Pédaler vers l’équité
« Bien sûr, tu en veux toujours plus, j’apprécie les bonnes choses dans la vie, mais je pense que de nos jours une plus grande proportion de cyclistes professionnelles féminines de haut niveau peuvent vivre de manière confortable. » A mon avis, Tiffany Cromwell qui dit mener une vie tout à fait dans ses moyens à Monaco, est loin d’avoir saisi la dure réalité du cyclisme féminin, ou du moins elle n’a pas bien compris, que non, que de nos jours encore, les cyclistes professionnelles féminines pouvant vivre de manière confortable se comptent sur les doigts d’une main.
Je devrais probablement commencer par vous saluer et m’excuser pour ce début d’article si sec et si abrupte mais aujourd’hui, je me sens d’humeur à pousser un coup de gueule. Un coup de gueule qui à mon avis sera le premier d’une longue série sur un sujet qui me tient à coeur : le cyclisme féminin. Certes je pourrais commencer par écrire un article sur un sujet plus « local » ou qui me touche plus directement, comme le fait qu’il soit si difficile de trouver d’autres filles avec qui aller rouler ou qu’il soit si compliqué de trouver des magasins de vélo proposant un nombre acceptable d’articles féminins, notamment en ce qui concerne les habits et les chaussures (pour celles d’entre vous habitant le bassin lémanique, je ne saurais que vous recommander les Cycles Rochat à Aubonne ou à Genève, qui savent toujours tout mettre en oeuvre pour vous procurer ce dont vous avez besoin ;)) néanmoins un reportage de l’émission Stade 2 diffusé sur France2 dimanche dernier me pousse à m’exprimer aujourd’hui sur les injustices qui existent actuellement au sein du peloton professionnel féminin.
Superbe arrivée en sprint que nous ont offert dimanche dernier Elia Viviani, Arnaud Démarre et Peter Sagan sur la Gent-Wevelgem, un sprint remporté par le Slovaque, triple champion du monde. Pourtant le sprint mené et remporté par Marta Bastianelli face à Jolien D’Hoore et Lisa Klein n’avait rien à envier à celui de ces messieurs. Quoi ? Vous ne savez pas de qui je parle ? Vous ne saviez pas non plus qu’il existait aussi une Gent-Wevelgem féminine ? Eh ben oui elle existe. Et pour information il existe aussi une Strade Bianche féminine, un Tour des Flandres féminin, une Amstel Gold Race féminine, une Flèche Wallonne féminine, une Liège-Bastogne-Liège féminine et bien d’autres encore mais j’y reviendrais dans un moment. Avant cela je tiens à révéler quelque chose d’autre à propos de la Gent-Wevelgem : Peter Sagan a gagné 16’000 euros. Marta Bastianelli en a gagné 1150… Et l’énorme différence des prix attribués sur les courses n’est qu’un exemple des nombreuses injustices dont je veux vous parler.
Inutile de vous présenter Arnaud Démarre. Roxane Fournier, en contrepartie, j’imagine qu’il y en a moins parmi vous qui savent de qui je parle. Eh bien Roxane c’est une jeune sprinteuse française de 26 ans, qui court actuellement pour la FDJ Nouvelle Aquitaine, la formation féminine de l’équipe Groupama-FDJ. Mais si elle est l’homologue d’Arnaud, ses 2000 euros mensuels sont bien loin du salaire à six chiffres du jeune homme. Plus révoltant encore, si son revenu lui permet de vivre et de payer ses factures ce n’est de loin pas le cas de toutes ses équipières dont certaines gagnent à peine 416 euros et doivent concilier cyclisme et vie professionnelle pour pouvoir vivre, comme c’est par ailleurs le cas de 51,6% des coureuses d’équipes féminines UCI ayant répondu à un sondage mené par The Cyclists’ Alliance l’année dernière. Ce sondage a également révélé que parmi ces coureuses, 46,9 % gagnent moins de 5000 euros par an et parmi ces dernières encore, 17,5 % n’ont pas de salaire. Eh oui, car contrairement à ce qui a été mis en place pour les coureurs professionnels masculins, l’UCI n’a jamais établit de salaire minimum pour les femmes et encore moins de contrat-cadre qui garantisse ce que je considère un traitement digne à ces coureuses qui non seulement ne sont pas payées pour courir, ne reçoivent pas d’assistance légale lorsqu’elles signent leur contrat et qui doivent en plus elles-mêmes payer leurs déplacements, leurs hébergements et leur équipement pour pouvoir courir au sein d’équipes enregistrées auprès de l’UCI.
Je vous ai parlé de la Gent-Wevelgem. L’étape masculine faisait 251 kilomètres. L’étape féminine ? 141 kilomètres. Aujourd’hui se tiendra le fameux Tour des Flandres et tandis que les hommes auront 265 kilomètres à parcourir, les femmes, elles, devront se contenter de 151 kilomètres. Pourquoi ? Car l’UCI limite la longueur des courses féminines à 160 kilomètres. Selon un tableau établit par TrainingPeaks un champion du Monde serait capable de produire 7.6 W/kg sur cinq minutes tandis que son homologue féminine produirait 6.74 W/kg dans le même intervalle de temps. Les femmes envoient du lourd. Du très lourd (pas besoin d’un Pinarello Nytro pour rouler comme un homme, elles savent aussi parfaitement le faire sur un Dogma F10 ;)). Et si je ne veux pas avoir l’air d’une féministe extrême, j’entrevois cette limitation des distances de courses féminines comme un rabaissement des capacités physiques féminines et comme un obstacle à l’exploitation de leur potentiel. De plus, ce n’est pas en imposant des parcours plus courts et souvent moins intéressants avec moins de dénivelé qu’on va capter l’attention des médias, car si vous pourrez suivre l’étape masculine en live sur Eurosport ou France Televisions (sans compter toutes les autres chaînes étrangères) pour ce qui est de l’épreuve féminine, et bien vous pourrez en regarder la rediffusion ce soir sur Eurosport, ou demain ou encore mardi. Espérons seulement que nous pourrons un jour également la suivre en direct car je vous promets qu’il y a de l’émotion. Beaucoup d’émotion. Elles ne se contentent pas de se mettre dans les roues, elles attaquent, elles relancent, elles nous vendent du rêve. Regardez leurs visages, elles donnent tout, pas seulement sur le sprint final, ni sur une montée raide, mais sur tout le parcours, toutes se battent, autant la sprinteuse sur un col que la grimpeuse sur le plat, et se donnent à fond telles de vraies guerrières, ce qu’elles sont d’ailleurs à mes yeux.
En parlant de couverture médiatique, connaissiez-vous par exemple le Giro Rosa ? Il s’agit bel et bien de la version féminine du Giro, qui se tient depuis 1988 toutes les années pendant dix jours en Italie dans le courant du mois de Juillet mais dont j’ai moi-même appris l’existence sur Youtube et non pas en ouvrant le journal le dimanche matin ou en allumant la télé sur Eurosport. La Course by le Tour de France, vous connaissez ? Eh bien il s’agit de la version féminine du Tour de France…qui se tient sur un jour (attention, deux, l’année dernière mais ASO a du trouver qu’on attribuait trop d’importance aux femmes, donc en 2018 on retourne au format d’une journée) et sans la fameuse caravane ni les médias. Cette année elle se tiendra en marge de l’étape 10 du Tour, reliant Annecy au Grand Bornand, mais une fois encore, tandis que les hommes affronteront 159 kilomètres et quatre cols, les femmes se limiteront à 118 kilomètres et deux cols.
S’il y a ainsi encore beaucoup de choses qui ne jouent pas et qui sont injustes, des progrès sont en cours de route et des mouvements visant à améliorer les conditions du cyclisme féminin se constituent. Tout d’abord comme on l’a vu, le WorldTour Féminin se développe avec 23 événements et 52 jours de course annoncés en 2018 parmi lesquels certains organisateurs ont déjà promis des primes égales entre hommes et femmes comme c’est le cas de l’OVO Energy Women’s Tour prenant place en juin au Royaume-Uni. Ensuite, avec l’apparition d’équipes féminines crées par des formations masculines, comme c’est le cas de la Lotto Soudal, de la FDJ Nouvelle Aquitaine, de la Sunweb ou encore de la Movistar, ce sont les conditions offertes aux coureuses qui s’améliorent mais également la visibilité et la crédibilité accordée à ces équipes dont les couleurs sont depuis des années présentes dans le peloton professionnel masculin. Je pense également que le nouveau président de l’UCI, David Lappartient a de bonnes intentions et la volonté de changer les choses. Il a lui-même déjà exprimé l’envie d’implanter un salaire minimum pour les coureuses féminines et aurait également entamé des discussions avec ASO quant à la mise en place d’une Grande Boucle Féminine, des initiatives que je salue et applaudis. Finalement je concorde avec Maëlle Grossetête, coureuse de la FDJ Nouvelle Aquitaine (qui soit dit en passant récupère courageusement d’une lourde chute ayant nécessité une intervention chirurgicale lors de sa première course de la saison) pour qui le cyclisme féminin se trouve sur la bonne voie, avec l’apparition de nombreux sponsors de renom et une augmentation des budgets alloués et qui verra dans quelques années les coureuses être toutes payées et bien payées.
Voilà, fin de mon coup de gueule de la journée. Comme je vous l’ai dit, le cyclisme féminin est un thème qui me tient à coeur et je souhaite pouvoir devenir une voix féminine encourageant d’autres femmes à s’engager dans ce merveilleux sport qui saura à la longue, j’espère, devenir plus équitable et moins masculin et c’est pourquoi ceci ne sera pas la dernière fois que j’écris à ce sujet. D’ici à la semaine prochaine, mesdames, montrons au monde de quoi nous sommes capables et messieurs, je vous invite à inciter vos dames à s’y mettre (une fois conquises, elles ne vous embêteront plus au sujet du nouveau vélo que vous venez d’acheter ;)). Et surtout n’oubliez pas #rideyourdream #rideforpassion.
-Kelly
Kelly Grilo – Kelly’s Breakaway
Retrouvez chaque semaine les aventures de Kelly, une jeune cycliste romande qui s’est mise au vélo il y’a 3 ans et qui a décidé de passer à la vitesse supérieure cette saison en ne faisant pas les choses à moitié. Elle nous parlera de vélo bien entendu, mais également des choses de la vie. Suivez son échappée en exclusivité sur Cycliste.ch et sur son blog Kelly’s Breakaway. -> Voir tous ses articles